Mon cher petit village
Et toujours le bruit de l'eau.
Un petit chemin nous conduit à « La Fange » Les prés n'ont pas encore été fauchés. Notre pré de « La Fange » déploie ses herbes tendres, hautes, parsemé de fleurs multicolores, un vrai ravissement. La tentation est trop forte : ma sœur Josette me prend par la main et « un, deux, trois », nous sautons du bord du chemin, dans le pré en contre-bas, et plongeons avec un plaisir intense dans cette herbe odorante. Nous nous ferons sévèrement gronder par grand'mère qui nous accusera d'avoir « fripé » l'herbe, la faux ne pourra plus y faire son travail.
Un peu de repos pour admirer le village qui s'étale devant nous. Nous connaissons tous les habitants de chaque maison, celle de tante Catherine, celle de tante Marie, celle de tante Prospérine, celle de tante Philippine, etc., etc... Nous appelons « tante » toutes les femmes du village encore habillées à l'ancienne avec leurs larges jupons, leurs casaques et le foulard en triangle sur la tête. Mes yeux s'arrêtent sur un vieux mur tout à fait au sommet du village. Ce vieux mur est percé en deux endroits par d'élégantes fenêtres en pierre, à meneaux. C'était probablement une dépendance du château, peut-être la chapelle. Maintenant, ce serait certainement un site classé. Trop tard. Des années plus tard, monsieur Tibola qui a sa maison au-dessous, se plaint d'infiltrations provenant de cet emplacement. J'apprends que c'est la propriété de Mme Forlivési qui donne cette parcelle à qui la veut. Mimi Giuge, le mari Lolotte Philip, accepte, le notaire ne prend pas d'honoraires, à la place, il emporte les deux fenêtres. Mimi Giuge se dépêche de monter des murs en briques et voici à la place du vieux mur une maison bien rectangulaire, badigeonnée de rouge brique qui domine tout le village. Consolation, les fenêtres sont revenues à Marie et décorent la tour du château.
Parfois, c'est à la fontaine du four que nous allons chercher l'eau dans nos vieux seaux de cuivre. Nous passons sous la porte féodale qui a donné son nom au quartier : « le Portal ». Une jolie petite place nous accueille. La fontaine égrène sa musique, un petit abreuvoir désaltère les animaux, nous restons sous le charme de cet endroit hors du temps, avec ces vieilles maisons de pierre et ce vieux four communal. Sacrilège, en l'été 2013, une main bien intentionnée a barbouillé de larges bandes de ciment blanc tous les joints des pierres et ce pauvre four arbore piteusement une façade de grand échiquier.
Et toujours le bruit de l'eau.
Maintenant, c'est au Ripiton que j'habite, une petite place tout au bout du village, au-delà de la fontaine du four. Une vieille grange construite avec de belles pierres en 1909 par le vieux Bottazzi est devenue notre habitation. Les murs sont intacts, l’intérieur transformé en habitation, uniquement avec du bois et quelques carrelages rustiques. L'accès se fait par une terrasse gagnée sur le ravin. Pavée de grosses dalles et de pierres elle a tout l'air de ces vieilles aires où l'on battait le blé autrefois. Je m'allonge sur un fauteuil et je ferme les yeux. Tout en bas, deux cents mètres plus bas, la Tinée roule ses flots capricieux. Je me laisse bercer par cette musique.
Des souvenirs divins de mon enfance viennent peupler ma mémoire.
Je respire l'air de Marie, si pur, si paisible, si serein.
Et toujours le bruit de l'eau.
Carte postale du village comme Mimi l'a décrit
Nice, avril 2014 (93 ans)
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